Dossiers d'Archéologie n° 289 du 01/12/2003
Numéro Double  
Vincennes
Vincennes est, aux portes de Paris, la seule résidence des souverains médiévaux qui subsiste en France, l’un des plus grands et des mieux conservés des ensembles fortifiés du Moyen Âge en Europe, un rare témoin de la création architecturale et de l’art des sculpteurs en Île-de-France dans la seconde moitié du XIVe siècle. C’est aussi, avec la Sainte-Chapelle achevée par Henri II, les palais du grand style classique et même son pavillon des Armes édifié par Louis XVIII, le lieu de toutes les continuités et de toutes les ruptures. Cet édifice complexe est, depuis la fin du XIIe siècle, resté constamment au centre de l’histoire de France. Le présent dossier présente pour la première fois les principaux acquis des recherches archéologiques, historiques et d’histoire de l’art consacrées au château de Vincennes pendant le Moyen Âge. Ce ne sont pas seulement des aperçus originaux ou captivants de l’histoire d’un monument exceptionnel qui sont exposés ci-dessous : c’est aussi la présentation d’une autre manière d’étudier un grand édifice médiéval.
 
Principaux articles référencés pour ce numéro
 
Le manoir, une résidence royale médiévale de premier plan Chapelot (J.) Pages 4-9

Vincennes est d'abord et jusqu'en 1178, une forêt. La première résidence royale est créée sans doute peu avant 1178, date où Louis VII (1137-1180) y signe un acte. En 1183, Philippe Auguste (1180-1223) fait clore le bois d’un mur, afin de protéger les animaux qui y sont enfermés pour être chassés et entre 1182 et 1190, il rachète tous les droits d’usage qu’y possédaient les abbayes parisiennes. Néanmoins, il réside peu à Vincennes et jamais après 1200. Son fils Louis VIII (1223-1226) n’y viendra que trois fois pendant son court règne.
Saint Louis, manoir, donjon
 
Le manoir médiéval d'après les fouilles MacIntyre (P.) Pages 10-17

Conservé dans l’angle nord-est de l’enceinte construite par Charles V, sous la pelouse et l'allée centrale du château, le manoir capétien n'a commencé à livrer les secrets de deux siècles d'occupation royale que grâce aux fouilles récentes. Seul son tiers nord-ouest a été fouillé, mais les résultats sont édifiants.
architecture, résidence, cave, vitraux, console
 
Les carrelages du manoir Carrière-Desbois (C.), Chapelot (O.) et Rieth (B.) Pages 18-25

La fouille du manoir a permis la découverte de 2 778 carreaux de terre cuite en place et de plusieurs milliers d’autres dans des remblais datés au plus tôt du XIVe siècle. Nous privilégierons ci-dessous les carrelages en place car ils présentent l’intérêt d’être bien datés. Par ailleurs, les surfaces conservées, relativement importantes, autorisent une étude des techniques de pose, de réparation et plus largement du répertoire décoratif. Enfin, les analyses physico-chimiques des pâtes et des glaçures réalisées sous la direction d’Anne Bouquillon par le laboratoire de recherche des musées de France, à la fois sur les sols en place et sur les carreaux provenant de remblais significatifs, ont largement contribué à éclairer notre approche de l’identification de groupes techniques de production.
carreaux estampés, incisés, bicolores, manoir, faïence
 
L'eau dans le manoir et le château Chapelot (J.) Pages 26-31

L'eau est une question importante dans une grande résidence médiévale comme Vincennes et cela d’autant plus qu’il n’existe pas de cours d’eau naturels à proximité immédiate. Trois types d'aménagement hydrauliques différents sont connus ici au Moyen Âge : des puits et des citernes, la dérivation de ruisseaux, le captage de sources.
puits, citernes, dérivations, canalisations, fontaine, réseau hydraulique
 
Les jeux Perez (J.) et Descamps (B.) Pages 32-33

Le dé à jouer est un matériel archéologique particulièrement fréquent pendant la période médiévale. Cette particularité tient à sa qualité d’objet de grande production artisanale, comme en témoignent les différents statuts de “deiciers” ou “deyciers” rédigés au XIIIe s. pour organiser ce corps de métier spécialisé dans la fabrication de “dez à tables et à eschies”.
dés à jouer, marelle, os
 
Les restes animaux dans la fouille du manoir Clavel (B.) Pages 34-37

La composition des stocks de restes osseux retrouvés sur le site du manoir est redevable en grande partie à la finalité alimentaire. Plutôt que de retracer l’histoire exhaustive de la consommation en chair animale dans l’ensemble du manoir, nous présenterons l’étude d’un échantillon osseux découvert à l’emplacement présumé d’un couloir, dans l’angle nord-ouest du manoir. Il ne s’agit évidemment pas, à partir des quelques milliers de restes analysés, de vanter les mérites de l’archéozoologie, mais simplement d’évaluer la capacité de ces vestiges osseux à contribuer à une certaine histoire de l’alimentation et de l’approvisionnement dans un tel contexte.
poissons, crustacés, hareng, carrelets, mammifères, oiseaux
 
La vie quotidienne des souverains dans le manoir de Vincennes Lalou (E.) Pages 38-44
aux XIIIe et XIVe siècles
Vincennes représente plus que le seul manoir : le lieu est une résidence champêtre où le roi apprécie la présence du bois qui entoure l’habitation et où il peut chasser, chasse de faible envergure toutefois, si l’on compare avec celle qu’il pouvait pratiquer dans d’autres massifs forestiers.
lieux, temps, fête, mariage, vie quotidienne
 
Le contexte historique de la construction du château Chapelot (J.) Pages 46-51

En 1328, quand meurt Charles IV, troisième fils de Philippe le Bel et dernier capétien direct, une nouvelle dynastie commence. Philippe VI de Valois (1328-1350), le nouveau souverain, fait de Vincennes son principal lieu de séjour après Paris. Avant même les grandes défaites inaugurées par Crécy en 1346, il fait entreprendre entre 1336 et 1340, à une centaine de mètres au sud-ouest du manoir, les fondations d’un donjon. Les circonstances expliquent ce chantier : son manoir n’est pas une construction fortifiée et il estime qu’il doit disposer, dans un lieu où il a ses habitudes, d’une forteresse.
donjon, enceinte, château, Charles V, Bois de Vincennes
 
Le substrat géologique du monument et l'origine des matériaux de construction Büttner (S.) Pages 52-58

Comme l’ensemble du bois de Vincennes, le château est établi sur un plateau surplombant au sud la vallée de la Marne et dominé au nord par la butte de Montreuil. Ce plateau est presque totalement recouvert d’alluvions quaternaires, reconnues à plusieurs reprises à l’intérieur du château : d’une épaisseur de 2 à 3 m, elles forment le substrat immédiat du site. Ce niveau géologique se compose d’une alternance de bancs de sables plus ou moins grossiers, de couleur jaune, présentant parfois des passées à graves. Ces sables sont composés de grains calcaires d’origine jurassique, de quartz souvent émoussés, et de quelques feldspaths. On note également la présence de silex roulés, vraisemblablement d’origine crétacée dans les fractions les plus grossières (> 50 mm).
maçonnerie, construction, plâtres, liants, mortiers, sable, calcaire, pierre
 
Le donjon et son enceinte Chapelot (J.) Pages 60-73

Le donjon de Vincennes a été construit en deux étapes. Entre 1336 et 1340, les fondations sont établies, ce qui implique que le plan de l’édifice est très probablement défini à cette époque. Après un long arrêt, le chantier est repris au printemps 1361 par Jean le Bon (1350-1364) : à sa mort, le deuxième étage est achevé. Dès son avènement, son fils Charles V (1364-1380) montre son désir de voir le chantier s’achever au plus vite. En juillet 1367, les travaux sont suffisamment avancés pour qu’il puisse s’y installer. Enfin, en mai 1369, les parties hautes sont achevées puisque des machines de guerre sont installées sur les terrasses.
donjon, structure, fondations, châtelet, construction, arcs, encorbellement, fer, château, Charles V
 
La cloche de l'horloge de Charles V sur le châtelet du donjon Chapelot (J.) Pages 74-75

D'un poids total de 714,41 kg, la cloche de l'horloge du châtelet du donjon porte l’inscription suivante : “CHARLES PAR LA GRACE DE DIEU, ROY DE FRANCE, FILS DU ROY JEHAN, ME FIST FAIRE L'AN DE GRACE MIL CCC LXIX [1369]. JEHAN JOUVENTE M’A FASONNÉE POUR ORLOGE. SUY ORDENÉE. ENTENDES LE HEURES”. Cette inscription nous indique que la fonte de cette cloche fut ordonnée par Charles V en 1369 afin de servir à sonner les heures dans une horloge. Le fondeur, Jean Jouvente, est un personnage bien connu par ailleurs pour plusieurs cloches qu'il réalisa pour d'autres horloges destinées à d'autres résidences de Charles V : en 1371 ou 1372, il réalisa la cloche du palais de la Cité à Paris, en 1376-1377 celle du manoir de Beauté, construit par Charles V en périphérie du bois de Vincennes et en 1377 deux cloches pour l'horloge de la cathédrale de Sens.
horloge, donjon, châtelet
 
La sculpture de Vincennes dans son contexte architectural Heinrichs-Schreibe (U.) Pages 76-83
au temps de Charles V
Les ensembles de sculptures datant de l’époque de Charles V et de Charles VI qui sont abrités par le château nous laissent une image fascinante et nuancée de ce qu’était la sculpture de cour à son apogée et nous rendent sensibles à une architecture souvent qualifiée à tort de passéiste et de peu inventive. La grande force de cette architecture réside dans sa capacité à intégrer la sculpture, avec ses aspects structurants, décoratifs et symboliques, condition nécessaire pour le développement d’une dimension de l’imaginaire qui permet d’éclairer sous de nombreuses facettes les idées de l’époque sur le pouvoir royal.
châtelet, chapiteau, console, clé de voûte, Claus Sluter, André Beauneveu
 
Les lambris du donjon Chapelot (J.) et Pousset (D.) Pages 84-89

Actuellement, des lambris ou des restes de lambris sont encore en place sur les voûtes et en haut des murs de la salle centrale du premier étage, de la tourelle sud-ouest au deuxième étage et des petits oratoires ménagés dans l’épaisseur du mur nord aux premier et deuxième étages. Une étude attentive montre comment ces lambris ont été mis en place. Les planches étaient clouées sur un réseau de tasseaux maintenus par des crochets de fer fixés au plâtre dans des trous creusés dans les murs et les voûtes. Ces planches sont en chêne, de faible épaisseur (15 à 18 mm) et larges de 15 à 18 cm. Contre les murs, leur longueur est le plus souvent normalisée puisque les tasseaux sont espacés de deux pieds et demi alors que contre les voûtes, ces longueurs sont très variables : dans l’axe des voûtains au premier étage, elle atteint 2,20 m.
dendrochronologie, lambris, voûte, bords d'Illande
 
Le château de Vincennes, écrin des collections royales d'orfèvrerie dans les années 1400 Henwood (Ph.) Pages 90-95

L’orfèvrerie parisienne connaît à la fin du XIVe siècle et au début du siècle suivant une période privilégiée. Autour du roi et des membres de sa famille – au premier rang desquels les ducs de Berry, de Bourgogne et d’Orléans – gravitent des cours brillantes qui, rivalisant de luxe et de prodigalité, attirent marchands et artisans d’art et s’ornent d’une parure étincelante d’or et de pierres précieuses. Le château de Vincennes est, avec ceux du Louvre, de Saint-Germain-en-Laye et de Melun, avec la Bastille Saint-Antoine et l’Hôtel Saint-Pol à Paris, l’un des écrins des collections royales depuis les dernières années du règne de Charles V jusqu’à la fin de celui de son successeur.
agrafe, valves, donjon, tournelle, chambre du roi, poterne, oratoires, chapelle, enceinte
 
Les livres de Charles V Tesnière (M.-H.) Pages 96-103

Deux portraits : deux “librairies”. Le portrait de Charles V assis en costume royal devant une roue à livres, peint en page frontispice de la traduction française du Policraticus de Jean de Salisbury (BNF, ms fr. 24287), évoque la magnifique librairie de près de 900 volumes que le souverain avait fait installer en 1368 au Louvre dans la tour de la fauconnerie. Le splendide portrait de Charles V en costume “civil”, peint en tête de la Bible que lui offre, en 1372, son valet de chambre Jean de Vaudetar (La Haye, Musée Meermanno-Westrenianum, ms 10 B 23), évoque à n’en pas douter les collections du roi à Vincennes : une cinquantaine de volumes.
manuscrits, Tite-Live, psautier de Saint Louis
 
L'enceinte du château Chapelot (J.) Pages 104-115

L’enceinte du château a deux caractéristiques essentielles : son ampleur et sa rapidité de construction. Le mur d’enceinte forme un rectangle de 330 m dans le sens nord-sud sur 175 m dans le sens ouest-est, soit une longueur totale de 1 010 m, à comparer aux 1 250 m de l’enceinte intérieure d’une ville médiévale importante comme Carcassonne. Quant à la rapidité de construction, elle est établie par divers textes : le projet est conçu en 1372 et le chantier commence cette même année ou au début de l’année suivante pour s’achever en 1380 au plus tard. Cela veut dire que la construction a été faite au rythme moyen d’une tour et d’une section de courtine par an.
tours, château, enceinte, Vincennes, tour du Village, tour des Salves, tour du Réservoir, tour de la Surintendance, fossés, fondations, tour du Diable, courtine
 
Les signes lapidaires de l'enceinte du château Léon (C.) Pages 116-121

Les parements extérieurs et intérieurs du château portent, comme ceux de beaucoup d’édifices du Moyen Âge, de nombreux signes lapidaires gravés. La signification de ces marques lapidaires est étudiée en France ou ailleurs depuis le milieu du XIXe siècle, mais rares sont les édifices où il a été possible d’en réaliser un relevé exhaustif ou quasi exhaustif avec toutes les données utiles, comme les dimensions et la position en X, Y et Z du bloc dans l’appareil, la nature du calcaire, le positionnement précis de la marque sur le bloc, etc. Dans le cas de Vincennes, un tel travail a été réalisé pour tout le parement extérieur de l’enceinte du château, ce qui a exigé des moyens humains importants et un complet échafaudage de cette enceinte.
marques, croix, parement, château, dessin
 
Le Bois de Vincennes et les résidences royales et aristocratiques de périphérie Foucher (J.-P.) Pages 122-126

Vincennes est sans conteste parmi les plus célèbres des forêts françaises. Poètes et chroniqueurs l’ont à jamais associée aux grandes figures de la royauté capétienne qui fréquentèrent le lieu. Le Bois de Vincennes, tel qu’il apparaît dans les sources littéraires et diplomatiques de la fin du Moyen Âge, est un espace royal complexe, à la fois forêt, parc de chasse, résidence royale, entouré d’hôtels royaux et princiers disséminés dans le parc ou à proximité.
forêt, domaine clos, réserve de chasse, résidences royales
 
La Sainte-Chapelle, une œuvre capitale du temps de Charles VI Heinrichs-Schreiber (U.) Pages 128-135

Seul monument de son genre encore conservé, la Sainte-Chapelle de Vincennes donne une idée de l’engagement de Charles VI dans le domaine de l’architecture religieuse. Les sculptures qui la décorent permettent une comparaison avec les œuvres contemporaines beaucoup plus connues des résidences ducales de Bourgogne, du Berry ou du Valois, et montrent à l’évidence que la capitale continue autour de 1400 d’être le centre d’un art de la sculpture en pleine apogée, comparable, dans son importance européenne, à l’art parisien de l’enluminure ou de la joaillerie, bien mieux documenté pour cette période.
construction, décor scupté, iconographie, clé de voûte, sculpteurs
 
Les méreaux de la Sainte-Chapelle de Vincennes Desachy (M.) Pages 136-137

Pièce utilitaire avant tout, le méreau est en général fabriqué avec du métal ordinaire : les cinq exemplaires découverts à Vincennes sont en cuivre. Tous ont le même avers : une grande fleur de lys enserrant dans ses ailes deux rameaux de chêne avec feuilles et glands ; de chaque côté, un quatre-feuilles sur tige. Il est clair que cette iconographie évoque la royauté et plus précisément la personne de Saint Louis, dont la figure de roi justicier reste indissolublement associée au chêne de Vincennes. Cette iconographie et les trouvailles multiples faites dans la fouille du manoir ne laissent aucun doute sur l’origine de ces jetons.

 
Maître d'ouvrage et maîtres d'œuvre Chapelot (J.) Pages 138-142
Les concepteurs de Vincennes
Le château de Vincennes rassemble plusieurs caractères exceptionnels : c’est une résidence royale ; il fut construit en un temps record, entre 1361 et 1380 ; il a coûté une fortune.
tours, construction, travaux, Charles V
 
Vincennes La navigation dans l'Antiquité

 
Sommaire dossiers-archeologie.
 
Dossiers d'Archéologie n° 289 est un magazine des Editions FATON.